Journal de distanciation

22 mars 2020

Dimanche 22 mars

 

 

 

Premier dimanche de confinement. Il est 14 heures 08. J'ai tapé, sur You Tube, play list spéciale confinement. La voix de Nino Ferrer sort de l'enceinte bluetooth. On dirait le Sud, le temps dure longtemps … un jour ou l'autre, il faudra qu'il y ait la guerre … on dit c'est le destin … tant pis pour le Sud, c'était pourtant bien, on aurait pu vivre, plus d'un million d'années, et toujours en été.

 

 

A la télévision, tout à l'heure, un mini reportage sur une plage de la Côte d'Azur, à Nice peut-être. C'était il y a deux jours ou trois jours. Une femme allongée sur un un petit matelas. Elle est seule. Pas de voisin autour. Elle répond aux journalistes. Elle ne voit pas où est le problème. Je ne le vois pas non plus. Et alors ? Elle respecte la distanciation sociale. Le seul problème, ce sont les journalistes présents.

 

 

A la télévision encore, des images des bords de Seine, avec des passants. Je n'ai qu'une peur. Avoir été filmée à mon insu et apparaître sur l'écran. Cétait le deuxième jour. Cela me paraît une éternité. J'avais mis ma tenue de sport. J'étais sortie avec mon autorisation, écrite à la main, puis photocopiée. J'avais coché deux cases :

déplacements brefs, à proximité du domicile, liés à l'activité physique etc etc

déplacements pour effectuer des achats de première nécessité etc etc

J'ai marché dans la rue du faubourg du temple, quasi déserte. Le long des trottoirs, des rideaux de fer baissés. A la République, je suis arrêtée par un jeune fonctionnaire de police. Je remonte mon foulard sur mon nez et ma bouche. Il me dit que cela ne sert à rien. Je lui réponds :

  • C'est pour vous protégez.

  • Oui, mais le tissus ça ne sert à rien.

Il me dit alors que mon papier n'est pas réglementaire car j'ai coché deux cases.

  • Je vais marcher mais, si en passant, je trouve un magasin de fruits...

  • Non, ce n'est pas bon.

  • Ah bon ? Pourquoi ?

  • Quand les gens en auront marre de recopier ce texte, ils arrêteront de sortir.

  • Et quelle distance est-ce que je peux faire ?

  • Un kilomètre.

  • Au revoir, bonne journée.

  • Bonne journée.

Un kilomètre ? Et si j'allais jusqu'à la Seine en passant par la rue des Archives et l'Hôtel de Ville ? Ca doit faire à peu près un kilomètre. Peut-être un peu plus. Si je me fais arrêter, je jouerai les naïves. Vous savez, j'ai 55 ans, je n'ai pas le réflexe smartphone. Je marche dans des rues désertes. Il fait beau. Avec les rares passants, on s'évite, on se laisse passer, on respecte les distances de sécurité. Sur les quais de Seine, un peu plus de monde. Juste un peu plus. Tellement moins qu'habituellement. Les distances sont faciles à respecter. Je m'assois sur des vélos immobiles installés le long de la Seine. Je pédale. Le président a dit qu'il fallait faire du sport. Le soleil se reflète sur le fleuve. A ma droite et ma gauche, d'autres femmes, entre deux âges, comme moi. A plus d'un mètre les unes des autres. Ma voisine de droite me parle.

  • Il faut pédaler. Tout à l'heure, j'étais assise sur le banc et les policiers n'ont dit que ce n'était pas possible. Il faut être ne mouvement. Ils ont quand même laissé le SDF.

  • Ah bon. Il y avait un petit vieux tout à l'heure sur un banc. J'espère que ça, c'est possible.

Et, quelques minutes après, elle me dit encore :

  • Il faut faire du sport, pour éviter les dépressions, les suicides … ils y ont pensé.

  • Oui, c'est bien possible.

Je finis par me lever. Je dis au revoir à a compagne de vélo et je continue ma route. Je passe par les rues du Marais. Je dirai que je me suis perdue. Pas grand monde. Je prends des photos. Je rentre dans une pharmacie pour acheter de l'homéopathie. Je discute avec le pharmacien qui me donne raison par rapport au foulard. Plus tard, je rencontre un autre barrage policier. Je remets mon foulard devant la bouche et le nez. Deux femmes cette fois. Je montre mon papierà l'une d'elles. Elle voit mon papier en noir et blanc avec du stylo bleu pour les parties variables.

  • C'est une bonne idée le Tippex... je vais le dire à ma fille.

  • Je n'ai pas mis de Tippex, j'ai juste écrit en bleu après la photocopie.

  • C'est une bonne idée quand même. Je vais le dire à ma fille.

Je lui explique ensuite pourquoi j'ai coché deux cases.

  • Vous avez bien raison.

  • Au revoir, bonne journée.

  • Bonne journée.

C'était le deuxième jour de confinement. C'était il y a si longtemps. Je ne savais pas que les gens qui étaient sur les bords de Seine seraient montrés du doigt.

 

 

N'empêche, le deuxième jour de confinements, j'ai réussi à parler à quatre personnes en face à face. A un peu plus d'un mètre mais en face à face quand même.

 

 

A C'hebdo, une ancienne miss France montre comment on peut faire du sport avec deux bouteilles de vin en guise d'haltères. Je préfère essayer avec des bouteilles d'eau. Pas de risque de casse.

 

 

Il y a deux jours, à l'exterieur d'une résidence ouverte sur le canal Saint Martin. Une mère est là avec ses deux enfants. Elle fait de la corde à sauter. Elle s'arrête :

  • Ne touche pas au pain.

Elle continue à sauter puis s'arrête de nouveau. Cette fois, sa voix monte dans les aigüs. Elle est presque hystérique :

  • Laisse ce pain je te dis ! Tu ne t'es pas lavé les mains !

 

 

Je repense à ma voisine de vélo et à ce qu'elle m'a dit sur les suicides. Je me souviens de mon cours de sociologie, à Jussieu, en UV optionnelle. Max Weber (ou un autre, mais je crois bien que c'était lui) … Max Weber a montré qu'il y avait moins de suicide en temps de guerre. Son explication ? Il y a plus de cohésion sociale.

 

Posté par Dalva123 à 15:24 - Commentaires [0] - Permalien [#]